Faut-il être passionné pour avoir un métier passionnant ?

La question de la passion s’invite régulièrement dans les réflexions d’orientation scolaire ou professionnelle et cela est bien naturel. N’aspirons pas tous, à accéder à une vie professionnelle dynamisante, épanouissante, enrichissante ? La période que nous vivons laisse aussi monter un franc désir d’autonomie, de liberté et d’accomplissement personnel dans la sphère professionnelle. Le développement de l’entrepreneuriat individuel en est un signal fort. Le goût pour une organisation plus souple que nous développons en télétravail peut en être une autre expression.  

Ce désir de passion au travail, les jeunes que nous accompagnons, nous l’expriment souvent et avec force. Je ne veux pas faire « un simple métier » nous dit Gabriel, lycéen en Seconde. C’est encore plus marquant chez les jeunes en études supérieures qui commencent à s’interroger sur les grandes lignes qu’ils souhaitent donner à leur future vie professionnelle. Cet épanouissement au travail, ils l’appellent de tous leurs vœux et le placent comme une priorité. Bien souvent, avant le niveau de rémunération (1). Il n’y a qu’un pas pour qu’ils deviennent tous des disciples de Confucius ! « Choisis un travail que tu aimes, et tu n’auras pas à travailler un seul jour dans ta vie ».

Leur ambition est saine et pragmatique : « pouvoir se lever le matin avec l’envie d’aller travailler ». Ce désir est pleinement légitime. Il est certainement aussi le garant d’un équilibre de vie plus global, plus durable.

Le souhait d’exercer un métier que l’on aime devrait être une aspiration pour chacun. Ainsi, dans notre accompagnement de collégiens, lycéens ou étudiants, nous sommes particulièrement vigilants à renvoyer une image positive et inspirante du monde professionnel. Les représentations pessimistes que nous livrent les médias ou même des proches, viennent en effet percuter et déstabiliser ces jeunes en construction. Dans notre accompagnement, cette confiance en l’avenir se traduit par notre posture bien-sûr, mais aussi plus concrètement lorsque nous leur faisons découvrir une multitude de métiers passionnants ou bien lorsque nous les mettons en lien avec des professionnels, qui sauront les éclairer et leur délivrer des messages positifs.

Des messages positifs mais réalistes

En tant qu’adulte, nous avons un rôle très important qui est de leur partager ce que nous vivons de beau dans notre travail et leur transmettre notre enthousiasme. Sans dissimuler nos motifs d’insatisfaction bien entendu. Certains jeunes sont intimement convaincus que travailler est un pensum, une nécessité pour survivre, qu’il faut rendre la moins pénible possible. Qu’il n’y a rien de plus à en attendre. Cette vision semble bien terne, si peu ambitieuse et beaucoup trop désabusée pour être celle d’un tout jeune adulte.
Mais peut-être est-ce le reflet de ce qu’ils entendent ou observent autour d’eux ? Peut-être n’ont-ils pas eu la chance d’échanger avec des professionnels qui auraient pu leur « transmettre une passion ». Nous savons comme une rencontre peut être déterminante. N’avons-nous pas chacun à notre échelle la mission d’être les facilitateurs, les entremetteurs de ces rencontres ?

Dans nos témoignages, nous leur devons aussi un regard lucide sur les difficultés qui peuvent être rencontrées ou les aspects moins sympathiques de nos métiers. Dans un travail, il y a ce que l’on aime vraiment (accompagner un jeune) et ce que l’on est obligé de faire (l’administratif). Le jeune a parfois tant de désirs pour demain qu’il voudrait gommer toute zone d’ombre et ne vivre que de passion. Lorsque nous travaillons aux cotés de jeunes, nous observons qu’ils ont une lecture très partielle ou encore idéalisée d’un métier. Ils peuvent d’ailleurs aussi, tout au contraire, avoir eux-mêmes des représentations très négatives de filières ou de métier. Cela se produit souvent par méconnaissance. Souvent aussi parce que des schémas de représentation se sont figés très loin d’une réalité elle-même mouvante et multi-facettes.

Dépasser les idées préconçues et questionner les intuitions

Au regard des fondamentaux du jeune, que nous avons préalablement construits, nous alors avons la délicate tâche de l’amener à une prise de conscience. Nous devons l’aider à gagner en objectivité, sans jamais briser un rêve ou freiner son enthousiasme. Il est alors très intéressant de voir certains jeunes qui, par la prise de recul qu’ils viennent d’opérer, en sortent renforcés dans leur choix. Le plus souvent, ils sont rassurés par la posture d’objectivité que nous les amenons à adopter. Certains peuvent être amenés à bouger leurs lignes et parfois s’avouer ce qu’ils pressentaient : « je voyais bien qu’il y avait quelque chose qui n’était pas cohérent ». D’autres vont au contraire par cela venir conforter leur idée. Forts de ces nouveaux éléments, ils savent alors c’est un bon choix et qu’il n’y aura pas de déception.

En effet, un bon choix est un choix qui est pris « en connaissance de cause », qui est confronté à d’autres possibles, et que nous retenons car il correspond bien à nos fondamentaux : nos atouts, nos motivations et nos objectifs.

Mais mon ado n’est passionné par rien !

Lorsqu’ils nous sollicitent, préoccupés, les parents nous font souvent part de leur désarroi face au manque d’enthousiasme et d’envie de leur enfant : « je ne peux pas savoir pour lui ! », « si lui ne se prend pas en main, qui pourra le faire à sa place ? », « il n’a aucune idée de ce qu’il veut », « il s’ennuie au Lycée », « rien ne l’intéresse ».

L’adolescence est une période complexe qui amène de nombreux jeunes à adopter une posture de repli sur soi. L’orientation est pour ceux-là le dernier sujet qu’ils auraient envie de partager avec leurs parents. C’est en effet, malgré une apparente insouciance, un sujet qui les préoccupe énormément et qui est à l’origine de beaucoup de stress ou d’angoisse.

Alors que les parents nous alertent sur le fait que leur jeune est perdu, qu’il ne sait absolument vers quoi se tourner, nous sommes souvent étonnés de voir qu’en réalité, le jeune avec qui nous travaillons a plein d’idées, qu’il a déjà pensé à de nombreuses pistes. Même s’il est vrai, qu’il a pu assez vite les écarter. A raison ? A tort ? C’est là tout l’objet de notre travail avec lui. Cette intuition ou ce goût qu’il a pu développer à un moment pour un sujet, une filière, un métier est révélateur de quelque chose que nous devons chercher à comprendre ensemble : « j’avais pensé devenir menuisier jusqu’à l’année dernière, mais finalement non ». Était-ce un attrait pour les métiers d’art et une sensibilité au « beau », à l’esthétique ? La dimension transmission et partage avec l’esprit « compagnonnage » ? Ou encore pour le plaisir de réaliser et créer de ses mains ? Voyons… Un attrait pour la technique des outils et des machines que l’on utilise ? Ou pourquoi pas une « simple » Madeleine Proust avec l’odeur du bois qui me rappelle mon grand-père… Ce qui est très différent !

Le métier passion : réaliste ou utopie ?

Un métier passion n’est pas nécessairement une utopie. Il appelle simplement à une certaine vigilance lorsqu’il s’agit d’accompagnement à l’orientation d’un jeune.

Tout d’abord, parce que la passion qui devient métier ne concerne très peu de personnes. Aussi parce que la passion grandit avec le temps. Elle se nourrit souvent de nombreuses années passées à travailler sur un sujet, à l’approfondir, à en découvrir les nombreuses facettes.

Pour nous qui accompagnons des adolescents qui sont de jeunes adultes, nous sommes particulièrement vigilants dans notre méthode de travail à ne pas faire des raccourcis hasardeux entre passion et métier. Tu passes beaucoup de temps sur les écrans ? Alors tu aimerais certainement créer des jeux vidéo ? Attention, le jeune sera certainement séduit par l’idée. Mais notre métier n’est pas de vendre du rêve. Il est, espérons-le un peu plus sérieux que cela.

Encore une fois, ce qui nous intéressera dans cette passion, ce sont les fondamentaux que l’on peut en extraire. Nous questionnerons le jeune et l’inviterons à dépasser les évidences. Nous aurons besoin de comprendre si le temps qu’il passe sur les jeux vidéo révèle un goût pour le numérique, pour l’informatique, la programmation ? Ce qui serait très différent d’un attrait pour la dimension créative et artistique des animations. Ou encore du fait de jouer en réseau avec des amis, si le critère du lien social doit être au cœur de son futur projet ? Qu’en serait-il s’il ne s’agissait que d’une échappatoire à une journée de cours trop longue et trop statique ? 

Ainsi, beaucoup trop d’approches sont biaisées, fondant leurs préconisations sur une démarche déductive qui assimile un peu vite un goût à un métier (2) Il ne faut pas nécessairement faire de sa passion un métier mais faire en sorte que son métier devienne passionnant.

Axelle LARROUMET


  • Etudes prospectives « entrée dans la vie professionnelle : quelles tendances, quels signaux faibles ? » Mars 2020. Axelle LARROUMET, Université Angers – Ploytech
  • Livre « Réussir son orientation », Ed. Hoblik, mai 2017, p.18 « rechercher un métier passion »

La question de la passion s’invite régulièrement dans les réflexions d’orientation scolaire ou professionnelle et cela est bien naturel. N’aspirons pas tous, à accéder à une vie professionnelle dynamisante, épanouissante, enrichissante ? La période que nous vivons laisse aussi monter un franc désir d’autonomie, de liberté et d’accomplissement personnel dans la sphère professionnelle. Le développement de[...]

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